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Au Mali: loin des feux de l’actualité, les populations déportées ont un besoin urgent d’aide

Policy recommendations
  • Le Coordinateur Humanitaire/Coordinateur Résident des Nations Unies (ONU) doit s’assurer que l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR), en coopération avec la Commission Mouvements des Populations (CMP), développe immédiatement une stratégie afin d’identifier les besoins et vulnérabilités des Personnes Déplacées à l’Intérieur de leur propre pays (PDI) et des familles qui les hébergent. Le leadership du Cluster de Protection doit être amélioré, davantage de personnel expérimenté déployé, et une mission de soutien au Cluster Général de Protection de l’ONU doit être effectuée.
  • Le Coordinateur des Secours d’Urgence de l’ONU doit demander qu’une mission d’évaluation de l’Agenda Transformateur soit menée au Mali par un Comité Permanent Interinstitutions (CPI) de façon à améliorer le leadership, la coordination, et la responsabilité des bénéficiaires.
  • L’ébauche actuelle du Plan d’Urgence Humanitaire de la CPI doit être révisé pour répondre aux manquements et – avec le soutien de donateurs – être préparé pour son implémentation, de façon à augmenter l’état de préparation en cas de détérioration des conditions humanitaires.
  • Les pays donateurs doivent fournir un soutien et une expertise technique aux institutions humanitaires du gouvernement malien, de façon à renforcer leur capacité à répondre aux besoins des PDI et des familles d’accueil vulnérables.
  • Le gouvernement malien doit inviter le Rapporteur Spécial de l’ONU au sein des Droits Humains des Personnes Déplacées à l’Intérieur de leur propre pays, afin de fournir des conseils et une direction à la fois aux institutions humanitaires du gouvernement, et aux membres de l’équipe humanitaire dépendante de l’ONU de ce pays.

Depuis que des groupes islamistes radicaux ont pris le contrôle du nord du Mali en début d’année, l’attention locale et internationale s’est concentrée sur des plans visant à chasser les insurgés grâce à l’intervention d’une force militaire dirigée par l’Afrique. Mais cette stratégie a laissé dans l’ombre les besoins encore insatisfaits et croissants des Maliens déplacés, dont la majorité a fui vers le sud du pays. Bien qu’il soit facilement possible d’accéder à eux, les Maliens déplacés n’ont à ce jour reçu que très peu d’aide. Étant donné que le gouvernement civil et l’armée malienne sont tous deux en déroute, il faudra du temps pour que le processus politique puisse se remettre en route, et que l’armée se consolide pour reprendre le nord. Pendant ce temps, répondre aux besoins des déportés du sud doit devenir une priorité. D’autre part, étant donné la probabilité d’une détérioration grandissante des conditions humanitaires dans le nord ainsi que le sud, la coordination de la réponse humanitaire doit être améliorée. Il est crucial que l’on apporte un soin particulier à ce que des plans d’urgence humanitaires bien développés et disposant de ressources soient mis en place et prêts à être déployés.

Contexte

Au cours de l’année passée, une urgence humanitaire au caractère complexe s’est développée au Mali, entraînant d’énormes conséquences en termes de politique et de sécurité pour toute la région. En janvier, des Touaregs séparatistes, depuis longtemps marginalisés par le gouvernement civil du sud du pays, ont lancé une rébellion afin d’établir un État indépendant dans le nord du Mali. La réponse trop faible du gouvernement malien à cette rébellion a déclenché un coup d’état militaire dans la capitale, Bamako. Sous la pression internationale, les leaders de la Junte remirent le pouvoir entre les mains d’un gouvernement d’intérim en avril, mais l’instabilité politique persiste actuellement. En décembre, les militaires ont provoqué la démission du premier ministre et la dissolution de son gouvernement. Pendant ce temps, dans le nord, le vide de pouvoir fournit une opportunité aux insurgés de prendre le contrôle de vastes étendues et des zones de population clés. Au cours des huit derniers mois, la situation s’est rapidement détériorée car les Tuaregs séparatistes furent repoussés par des groupes islamistes radicaux, parmi lesquels Ansar Dine, Al-Quaeda au Maghreb islamique (AQMI, un réseau local terroriste et criminel), et son groupe dissident, le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO). 

L’éruption de la violence au Mali a eu des conséquences humanitaires importantes. Les civils du nord ont été soumis à des violations massives de leurs droits fondamentaux, parmi lesquels meurtres, exécutions ciblées, mutilations, viols et autres formes de violence contre les femmes, ainsi que le recrutement d’enfants soldats. En outre, environ 400 000 personnes ont été forcées à fuir et sont maintenant déplacées soit à l’intérieur de leur propre pays, soit comme réfugiés dans les pays voisins. À cette situation problématique vient s’ajouter le fait que lors de l’éclatement du conflit, plus tôt cette année, le Mali et ses pays voisins se battaient déjà pour faire face à une crise alimentaire affectant près de 18 millions de personnes au Sahel – dont 4,6 millions de maliens. La présence de groupes armés illégaux a sérieusement compliqué l’accès à l’aide humanitaire pour les populations du nord déjà précaires dans leur accès à la nourriture. En Mars, le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires de l’ONU a activé sept Clusters1 pour coordonner la réponse humanitaire à l’urgence qui se développait : sécurité alimentaire, nutrition, santé, protection, logistique, télécommunications d’urgence, éducation, ainsi que l’eau et l’hygiène (WASH). Le Cluster Logement fut activé en novembre.

À l’heure où nous rédigeons ce rapport, il paraît très probable que le Conseil de Sécurité de l’ONU approuve les plans d’ECOWAS (une organisation régionale d’Afrique de l’ouest) visant à lancer une opération militaire dirigée par l’Afrique, ayant pour objectif de restaurer l’intégrité du Mali. Pour que cela se passe, toutefois, l’armée malienne, désorganisés et fragmentée, aura besoin d’être rassemblée, entraînée, équipée, et ramenée sous l’autorité civile – un processus qui en soi pourrait prendre entre six mois à un an. D’autre part, les États-Unis et les autres gouvernements occidentaux ont demandé – à juste titre – que tout déploiement militaire soit accompagné d’un processus politique incluant des élections et la restauration d’un gouvernement civil issu d’une élection démocratique.

Il y a de fortes chances pour que le déploiement militaire au nord du Mali soit accompagné d’une détérioration dramatique des conditions humanitaires. Les civils seraient probablement pris entre deux feux, d’autres déplacements forcés pourraient avoir lieu, et l’insécurité pourrait rendre encore plus difficile l’accès à l’aide humanitaire. Mais il est tout aussi probable que dans le temps nécessaire à la préparation d’une force militaire, la situation continue à se détériorer : d’autres bouleversements politiques ou l’expansion de l’insurrection vers le sud sont deux des scénarios envisageables. Comme il sera discuté ci-dessous, l’Équipe Humanitaire du Pays dépendante de l’ONU (HCT) se bat pour arriver à s’organiser elle-même et répondre aux besoins grandissants qui incluent ceux des populations déplacées du sud. Sans améliorations immédiates, la HCT sera mal préparée aux contingences politiques ou humanitaires.

Les populations déplacées dans le sud reçoivent une aide limitée

Les besoins humanitaires du nord du Mali restent extrêmement difficiles à établir et restent de première importance. Cependant, plus de la moitié des Personnes Déplacées à l’Intérieur de leur propre pays (PDI) du pays résident maintenant dans le sud et sont facilement accessibles.2 Elles ont besoin d’une attention urgente.

Quand le conflit a éclaté dans le nord, la majorité des PDI sont partis vivre chez des membres de leur famille lointaine résidant dans les régions du sud du Mali.3 Ce genre d’hébergement familial est ordinairement préférable aux solutions « d’entreposage » des camps de PDI. Avec le temps, les conditions des camps deviennent souvent inconfortables et/ou insalubres. Les groupes fragiles font face à davantage de risques liés à leur protection, et le fait que les moyens de subsistance soient limités peut mener à une dépendance à l’aide extérieure. Au Mali, cependant, les solutions d’hébergement par des familles ont eu un effet néfaste sur les PDI car elles diminuent leur visibilité, dissimulant leurs besoins, et cachant leurs vulnérabilités. 

En Octobre, Refugees International (RI) a rencontré de nombreuses familles d’accueil à et autour de Bamako et Ségou, lesquelles hébergeaient entre 12 et 14 parents venus du nord. Cela signifie que beaucoup d’entre elles entretenaient une famille de 20 membres ou plus. RI fut extrêmement préoccupée en constatant que peu avaient bénéficié d’une aide humanitaire, mise à part quelques sacs de riz, alors même que la plupart de ces personnes avaient été déplacées depuis le mois d’avril. Certaines communes à Bamako et aux alentours ne recevaient aucune aide. Étant dans l’incapacité de trouver un emploi stable ou des sources de revenus, leur maigres réserves d’argent s’épuisaient rapidement.

En outre, de nombreuses PDI initialement résidant au sein de leur famille d’accueil ont du trouver des solutions d’hébergement alternatives, étant donné la pression exercées sur les ressources des familles d’accueil. (A cet égard, il est important de relever que l’insécurité alimentaire est plus grande dans le sud que dans le nord du Mali). D’après un Rapport d’Évaluation des PDI daté de Novembre, rendu par l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), 62 pour cent des PDI dans la région de Bamako louent à présent des maisons (de précédentes estimations indiquaient que plus de 90 pour cent résidaient dans des familles d’accueil). Le fait de devoir payer un loyer, les prix de l’immobilier étant assez élevés à Bamako, n’a fait qu’accélerer l’épuisement des ressources limitées des PDI. Les familles ont aussi dit à RI qu’elles avaient commencé à se reloger plus loin, en périphérie de la ville, dans des quartiers où le logement est plus abordable mais où il est plus difficile de trouver des fournisseurs de services primaires. RI a aussi rencontré des familles incapables de payer leurs factures d’eau et d’électricité, et qui ne pouvaient pas payer les soins de santé de leurs enfants et des femmes enceintes. Plusieurs familles ont confié à RI que certains de leurs hommes avaient choisi de retourner dans le nord, malgré le risque d’insécurité, parce qu’ils ne pouvaient plus assumer le coût élevé de la vie à Bamako. En résumé, l’échec à identifier les besoins des familles d’accueil et des PDI dans le sud a mené à fournir une aide inadéquate ces huit derniers mois ; a forcé un nombre important de familles déplacées à se reloger dans des immeubles en location; et a continué d’appauvrir des milliers de personnes déjà très vulnérables, diminuant de ce fait leur capacité à faire face à l’insécurité alimentaire persistante ou à de futures crises. 

Après les premières vagues de déplacement de population venant du nord en mars/avril, un temps précieux fut perdu alors que le Cluster de Protection, mené par l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR), se démenait pour trouver un système uniforme pour récolter et enregistrer correctement les données relatives aux PDI. En juillet, la Commission Mouvements de Populations (CMP) – un consortium mené par l’OIM et regroupant des agences des Nations Unies, des ONG, et des ministères du gouvernement appropriés – fut formée au sein du cadre offert par le Cluster de Protection, afin d’obtenir un meilleur contrôle sur les données. En septembre, la CMP et le Cluster de Protection se mirent finalement d’accord sur une forme et une méthodologie, basées sur la Matrice des Suivis de Déplacements (DTM) de l’OIM, afin de récolter les données de base concernant les PDI. 

D’un point de vue plus positif, le premier ensemble de données sur les PDI dans la région de Bamako est à ce jour complet et l’OIM est en train d’étendre la collecte de données à d’autres zones du sud, y compris Ségou, Sikasso et Koulikoro. Étant donné que les PDI continuent à aller et venir entre le nord et le sud, l’OIM travaille également avec les autorités maliennes afin d’établir un système de suivi des PDI à Mopti, pour suivre leurs mouvements. Pourtant, au moment de la visite de RI fin octobre – six mois après le début des déplacements en masse – la façon dont ces données allaient être utilisées (ou si elles allaient l’être tout court) pour profiler en profondeur les PDI et cibler les groupes vulnérables à l’avenir, n’était toujours pas claire. Au contraire, il semblait que des différences d’approche au sein du Cluster de Protection persistaient, et que le HCR projetait de conduire un exercice de profilage unique à Mopti. Le Conseil Norvégien pour les Réfugiés (NRC) projetait également de procéder à une estimation des PDI dans la zone de Bamako, mais la façon dont ce projet allait se coordonner avec les efforts fournis par le HCR n’était pas claire non plus. Suite à la visite de RI, le Service Commun de Profilage des PDI (JIPS) fut finalement appelé à fournir un soutien technique et une orientation à l’exercice de profilage du HCR à Mopti. Cette évolution est la bienvenue. Néanmoins, étant donné le temps qui fut nécessaire ne serait-ce que pour commencer à récolter les données au sujet des PDI et la nature non complémentaire des différentes activités, le HCR aurait dû solliciter le soutien du JIPS bien plus tôt.

La nature extrêmement tardive de la réponse au problème des PDI dans le sud du Mali soulève des questions d’ordre général concernant l’échec du HCR à donner priorité à la protection des PDI au Mali. Le récent détachement d’un officier de protection expérimenté du NRC au profit du HCR est le bienvenu. Néanmoins, au moment de la visite de RI en octobre, le manque de leadership au sein du HCR à propos des PDI était évident, et très peu d’actions avaient été menées afin d’implémenter la Stratégie du Cluster de Protection développée en mai. Plusieurs objectifs clés restent en suspens – plus particulièrement « s’assurer que le profilage, l’enregistrement et la documentation des activités soit entrepris, et que les besoins spécifiques des PDI soient évalués et inclus dans la réponse humanitaire, en mettant l’accent sur les femmes, les enfants, et les personnes âgées ».4 En outre, les objectifs de protection décris dans la Stratégie pour l’amélioration de la responsabilité et la participation des bénéficiaires – par exemple l’âge, le genre, et les évaluation participatives de l’intégration de la diversité (AGDM) – n’ont pas encore été entrepris. 


RI fut troublée de constater le manque de compréhension largement répandu des vulnérabilités des PDI dont font preuve certains membres de la HCT. Certains membres du personnel de l’organisation considéraient que la plupart des PDI au Mali n’étaient pas vraiment des déplacés car elles vivaient chez des familles d’accueil ou étaient des éleveurs nomades. RI fut également inquiète de constater que trop peu d’accent avait été mis sur l’importance de fournir un accès alternatif à des sources de revenus aux PDI. Plusieurs membres de la HCT ont déclaré qu’ils ne voulaient pas s’engager dans des activités de subsistance pour les PDI car ils pensent que cela découragerait les PDI à rentrer. Cette approche est problématique. Il est vrai que trouver des activités de subsistance peut être un défi dans un contexte où la population générale est en manque de travail ou de sources de revenus. Néanmoins, refuser aux PDI des moyens de subsistance – et, ainsi, les forcer à dépendre uniquement d’une aide directe ou des familles d’accueil – ne constitue pas une approche durable, surtout dans un contexte tel que celui du Mali où les déplacements pourraient se prolonger. Afin de progresser, le Coordinateur Résident/Coordinateur Humanitaire de l’ONU (CR/CH), qui préside à la HCT et est responsable d’assurer qu’elle apporte une réponse adéquate aux besoins des populations déplacées, devrait immédiatement demander que le Cluster Général de Protection de l’ONU conduise une mission de soutien au Mali. Une mission de soutien multi-fonctionnelle ainsi qu’une mission de coordination du leadership de Cluster seraient toutes deux utiles à cet égard. En outre, le HCR devrait immédiatement déployer davantage de personnel expérimenté en protection, pour soutenir les programmes en faveur des PDI et assurer que la protection soit intégrée dans tous les Clusters. Pour leur part, le personnel des organisations opérationnelles ainsi que les officiels en charge de Clusters, au-delà de leur protection, doivent être formés à la protection des PDI en particulier, et dans le cas contraire être immédiatement formés au sujet des problèmes de protection.

D’autre part, maintenant que la méthodologie de l’OIM pour le profilage et le suivi des PDI a été adoptée, la CMP et le HCR (avec le soutien total du CR/CH) doivent immédiatement développer une stratégie commune afin d’identifier les faiblesses et les lacunes dans la protection des PDI et des familles d’accueil. Finalement, le Cluster Logement récemment activé doit être rendu opérationnel immédiatement afin d’identifier les familles de PDI nécessitant un soutien financier pour payer leur loyer. Il doit aussi fournir toute aide ou matériel dont les familles d’accueil pourraient avoir besoin pour continuer à héberger leurs parents déplacés.

Étant donné la probable détérioration de la situation, il est particulièrement urgent de développer et d’implémenter des méthodologies et des programmes afin de répondre aux besoins grandissants des Maliens déplacés. D’après l’ébauche du Plan d’Urgence de la CPI, un nombre important de personnes pourrait être déplacé dans le futur. Mais en l’absence de programmes plus solides, il est très peu probable que les familles d’accueil soient capables d’absorber la charge que leurs parents récemment déplacés représentent, ou que les PDI disposent des ressources nécessaires à leur propre subsistance.

Plus généralement, la faible réponse au problème des PDI au Mali se veut le reflet d’un dilemme plus profond et systématique auquel doivent faire face le HCR et les donateurs. Depuis le début de la crise du Mali, le Haut Commissaire aux Réfugiés António Guterres a de façon répétée appelé les donateurs à augmenter leur soutien aux Maliens déplacés par la crise, une demande dont RI a fait l’écho.5 Pourtant cela n’a pas entraîné de prise d’initiative effective de la part du HCR au Mali, ni le fait de mettre l’accent sur la protection des PDI. Il est vrai que le financement de la réponse humanitaire et du Cluster de Protection a été insuffisant. Néanmoins, le HCR, en tant qu’organisation dirigeante du Cluster de Protection, a échoué non seulement à fournir le leadership et le personnel nécessaire pour mettre en lumière les besoins et vulnérabilités de plus de 200 000 PDI maliennes, mais aussi à leur fournir une aide directe, relativement à son rôle de prestataire de dernier recours. Après plus de six mois de crise, seuls 13 pour cent des individus ciblés par le Cluster de Protection ont reçu de l’aide.6 Bien que les donateurs aient une part de responsabilité quant à l’ incapacité de financer des programmes d’aide aux PDI, d’autres engagements ne pourront prendre forme tant que le HCR ne soutiendra pas activement ses mandats de protection des PDI, grâce à un fort leadership et une programmation effective.

Une réponse humanitaire lente à une crise qui prend de l’ampleur

Le Mali fait actuellement face à trois urgences interconnectées : une crise alimentaire, un conflit armé, et la crise politique précipitée par le coup d’état. Cette situation présente un sérieux défi opérationnel pour les agences d’aide. Du fait que la plupart des organisations travaillant au Mali avant la crise alimentaire et l’éclatement du conflit dans le nord agissaient dans le secteur du développement, beaucoup d’entre elles n’ont pas transformé leur activité ou changé de priorité entre le développement et les programmes humanitaires. L’insécurité persistante dans le nord a aussi forcé les organisations y travaillant à identifier des partenaires et à négocier des accords leur permettant d’agir à distance. Finalement, les organisations on fait face à la fois à des demandes conflictuelles en termes humains et matériels ailleurs dans le monde (comme en Syrie), et aux contraintes financières résultant d’une faible réponse des donateurs.

Dans un environnement aussi difficile, un leadership efficace de la HCT est essentiel. Pourtant, six mois après être devenue opérationnelle, la HCT fait toujours face à des problèmes de coordination. Cela semble en partie provenir d’un taux de remplacement élevé du personnel, et du manque de personnel plus expérimenté au sein de l’organisation, qui posséderait une connaissance des situations d’urgence complexes. Plusieurs des Clusters – parmi lesquels ceux liés à la santé et la protection – n’étaient pas entièrement opérationnels au moment de la visite de RI, tandis que d’autres semblaient se concentrer principalement sur le nord aux dépens des besoins humanitaires encore insatisfaits dans le sud. Le manque de coordination et les différences d’approches entre les organisations humanitaires et les acteurs du développement continuent à poser problème. Par exemple, il est manifeste que le personnel de certaines organisations de développement ne sont pas au courant des réunions de Clusters pertinentes, ou du moins n’y participent pas.

Ces problèmes doivent trouver une solution immédiatement, de façon à pouvoir répondre efficacement aux besoin humanitaires actuels et à éviter que la situation ne se détériore. Plus spécifiquement, les organisations doivent déployer du personnel possédant une expérience dans la réponse aux situations d’urgence complexes, la gestion à distance, la protection, l’analyse des besoins des PDI et des familles d’accueil en zone urbaine et d’autres domaines relatifs à la situation au Mali. En outre, le leadership de Cluster doit être amélioré, et l’attention doit se diriger vers la fixation de priorités à la fois pour le nord et le sud du pays.

Finalement, la HCT, avec le soutien des donateurs, doit éviter de créer des structures humanitaires parallèles qui sapent et affaiblissent potentiellement les institutions maliennes. Les institutions humanitaires du gouvernement malien doivent participer aux Clusters , et les organisations donatrices doivent soutenir les programmes qui développent la capacité des bureaux appropriés au sein du Ministère de la Protection Civile, du Ministère du Développement Social, et de leur équivalent au niveau communal et de quartier. Les donateurs doivent soutenir les programmes qui renforcent la fonction publique et les institutions du gouvernement malien, plutôt que de permettre à une incertitude politique de les affaiblir. Finalement, le gouvernement malien doit inviter le Rapporteur Spécial aux Droits Humains des Personnes Déplacées à l’Intérieur de leur propre pays à fournir une expertise et une direction à la fois au personnel humanitaire du gouvernement malien et aux membres de la HCT.

Lier la Réponse Humanitaire au Mali à l’Agenda Réformateur Humanitaire Général 

La réponse humanitaire au Mali s’est également avérée insuffisante en terme de satisfaction des objectifs premiers de l’Agenda Transformateur du Comité Permanent Interinstitutions (CPI) – c’est-à-dire améliorer le leadership, la responsabilité et la coordination. On ne peut s’empêcher de se demander à quoi le maintien d’initiatives chronophages et coûteuses au niveau de Genève sert, quand celles-ci ne sont pas directement liées à la réponse de l’ONU sur le terrain, ni aux bénéficiaires auxquels elles sont supposément venus en aide. Alors que l’Agenda Transformateur est en phase de déploiement, le CPI doit considérer le fait de se rendre au Mali à des fins d’évaluation, puisque plusieurs des problèmes rencontrés sur place sont les mêmes que ceux que l’Agenda Transformateur est censé résoudre.

De la même façon, changer les mentalités dans le travail humanitaire afin de porter le regard au-delà de la réponse d’urgence reste difficile. Il est vrai que plusieurs acteurs du Sahel se concentrent désormais sur des initiatives de résilience, lesquelles relient la réponse d’urgence à des objectifs long terme de combat durable de la pauvreté et de développement. Néanmoins, le CR/CH doit mettre en œuvre des mécanismes afin de s’assurer que la programmation soit établie de façon à répondre non seulement aux besoins humanitaires immédiats, mais également à établir la résilience des foyers vulnérables. Cela aidera non seulement les bénéficiaires à récupérer plus rapidement, mais évitera également de perdre du terrain sur les progrès opérés à ce jour au niveau de la résilience et du développement.

Étant donné que la situation humanitaire au Mali a des chances de se détériorer de façon importante avant que la fin de la crise ne survienne, le Plan de Secours Humanitaire du CPI doit à la fois être suffisant et prêt à être mis en œuvre. Cependant, l’ébauche actuelle du Plan d’Urgence n’est pas suffisant pour répondre aux scénarios les plus probables, et doit être révisé. Plus particulièrement, il doit inclure un mécanisme de coordination cohérent entre les acteurs humanitaires et militaires ; la planification de l’octroi de ressources supplémentaires (humaines, financières, matérielles) pour les Clusters individuels et les Secteurs; des outils d’évaluation des besoins, y compris l’Évaluation Multisectorielle Initiale Rapide (MIRA); la planification de nouveaux camps de PDI et des camps de réfugiés supplémentaires au besoin. L’Appel Consolidé pour le Mali de 2013, qui devrait être lancé en décembre, doit inclure des programmes permettant la mise en œuvre totale et effective du Plan d’Urgence.

Une fois cet appel lancé, la HCT devra clairement identifier quand les ressources clés du Plan d’Urgence seront activées, et quelles ressources auront été mises en réserve pour les cas de réponse rapide. En outre, elle devra mettre en place un système de suivi qui mesurera le caractère satisfaisant de la réponse par rapport aux besoins. Les donateurs, conjointement, devront augmenter le financement de la réponse humanitaire actuelle ainsi que promettre des fonds supplémentaires pour la mise en œuvre du Plan. Les engagements des donateurs à fournir une assistance technique et militaire à la force ECOWAS devront être accompagnés par de tout aussi robustes engagements dans la réponse humanitaire et – si il est activé – la mise en œuvre du Plan d’Urgence.

Andrea Lari et Alice Thomas se sont rendus au Mali en octobre et novembre 2012 afin d’examiner la situation humanitaire actuelle des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays. 


1 Dans la perspective des clusters propres à l’ONU, les « clusters », ou groupes composés d’agences et d’ONG nationales et internationales, coordonnent leurs activités dans ou autour du secteur de l’action humanitaire (par exemple la nourriture, la nutrition, l’eau et l’hygiène, etc.). Dans chaque cluster, une agence est désignée comme « chef de cluster » afin de superviser tous ces efforts. Voir le document IASC Guidance Note on Using the Cluster Approach to Strengthen Humanitarian Response, Novembre 2007.
2 À la fin Octobre, environ 204 000 maliens avaient été déplacés à l’intérieur de leur propre pays, dont 60% résident dans le sud. Il se situent principalement dans et autour des villes de Bamako (env. 47 000 PDI), Mopti (env. 40 000 PDI) et Ségou (env. 20 000 PDI). Rapport de Situation Humanitaire au Mali de l’OCHA, 28 Oct. 2012.
3 À la date du mois de Mai, 97 pourcent des PDI vivaient chez des familles d’accueil et des communautés. 67 pourcent d’entre eux étaient entièrement dépendants de leur famille d’accueil en ce qui concerne la nourriture. Rapport de Situation d’Urgence Complexe au Mali de l’OCHA, rapport n°4 du 15 Mai 2012.
4 Stratégie du Cluster de Protection Bamako Mali du HCR.
5 Voir le rapport de Refugees International de Mai 2012, Malian Refugees: Underfunded Response Adds Stress to Sahel Food Crisis.
6 Bulletin Humanitaire du Mali de l’OCHA, n°2, 29 Novembre 2012.